Amères Saisons

Désagréable arrière-goût

J’ai toujours des attentes élevées face aux parutions de la collection Écritures de Casterman. Et quand on a droit à une introduction de François Schuiten qui annonce un livre rare et exceptionnel, on commence tout de suite à espérer un chef-d’oeuvre incomparable...

J’ai toujours des attentes élevées face aux parutions de la collection Écritures de Casterman. Certaines de mes bandes dessinées préférées s’y retrouvent : Julius Knipl de Ben Katchor, L’homme qui marche de Jiro Taniguchi, Corée par 11 auteurs différents, L’autouroute du soleil de Baru... Évidemment, quand on a droit à une introduction de François Schuiten qui annonce un livre rare et exceptionnel, on commence tout de suite à espérer un chef-d’oeuvre incomparable.


Ce n’est malheureusement pas dans les pages de Amères Saisons que se manifeste une oeuvre d’exception. Le récit autobiographique de Schréder, ancien greffier qui a saboté son mariage, sa famille, sa carrière et sa dignité à cause d’un alcoolisme particulièrement violent, a pourtant le potentiel d’émouvoir et de plonger dans les profondeurs de la psyché humaine et de la dépendance incontrôlable face à une commodité socialement acceptée.

Un des problèmes de Amères Saisons est que les excès de boissons qui s’y retrouvent sont présentés avec une certaine retenue. La déchéance du personnage est manifeste mais on sent tout de même une certaine pudeur du bédéiste qui a choisi de ne pas faire étalage de son désarroi de manière exhibitionniste. On peut le comprendre de ne pas souhaiter se livrer en pâturage au lecteur mais son récit souffre de cette propension à liquider rapidement certaines séquences, qui perdent de leur force parce que la suite des événements est évoquée plutôt que d’être relatée.

Pour réussi que soit le dessin, Schréder accumule les faux pas dans son découpage et dans le positionnement de ses phylactères, ce qui rend certaines séquences difficile à articuler pour le lecteur. On sent toutefois que l’auteur a acquis de l’expérience au cours de son processus de création et certains de ses problèmes de composition ne se manifestent plus au bout de quelques pages. Les textes vont aussi en s’améliorant au cours de l’oeuvre, les passages trop affectés ou tendant vers la grande affirmation géniale disparaissant peu à peu.

Il reste tout de même de grandes qualités à cet ouvrage. L’état lamentable dans lequel les cuites excessives plongent Étienne et ses compagnons de fortune sont bien rendus. Certaines métaphores visuelles sont également saisissantes (comme ce passage où des avocats se transforment en de sinistres corbeaux). La vie de Schréder en soi a quelque chose de particulièrement dérangeant : ses différentes rechutes et appels à l’aide attirent la pitié, sans toutefois que l’auteur ne la sollicite.

Loin d’être un incontournable, ce roman graphique est tout de même une bonne lecture, qui offre un regard interne sur la situation des clochards que le citoyen urbain a le réflèxe de dénigrer sans savoir ce qui les a menés dans cette situation peu enviable. Quelques bons moments, quelques problèmes techniques, un dessin parfois réussi et parfois raté et un récit expédié un peu trop rapidement empêchent cependant de considérer Amères Saisons comme le livre rare qu’annonce Schuiten dans son introduction.

JPEG - 60.9 ko
La couverture de Amères Saisons de Étienne Schréder
jeudi 29 mai 2008, par Gabriel Tremblay Gaudette

Créé, géré, édité et bidouillé par David Lamarre. Tous droits réservés (2008)