Who whatches the watchmen ?
Fini le temps des justiciers irréprochables, surs d’eux et des valeurs qu’ils défendent. Entre névrose psychotique, dépression et perte de tous repères, les justiciers masqués de Watchmen, définitivement très humains, font bien piètre figure… Voyage cauchemardesque à travers l’Amérique du maccarthisme, du Vietnam et de la terreur nucléaire.
Cela nous ait tous arrivé qu’un film, un livre nous laisse pantois d’admiration, face à une œuvre aussi géniale que parfaite nous touchant à un point tel que l’on en ressort totalement vidé. Mais beaucoup seraient sceptiques si on leur disait qu’une bande dessinée puisse produire un effet comparable.
Et pourtant, je pense sincèrement que ce Watchmen est une des choses les plus fortes qu’il m’ait jamais été donné de lire. Une œuvre inclassable, complexe, intemporelle. A la fois étude de mœurs, récit catastrophe, traité philosophique, enquête policière… ironiquement, tout sauf une bande dessinée de super héros au sens classique du terme bien que cela en soit le thème central.
L’histoire elle-même semble impossible à raconter tant le récit est non linéaire, le passé se mêlant au présent, la réalité à la fiction. Tentons quand même un bref résumé :
1983 : L’Amérique voit rouge, la guerre froide atteint son paroxysme et la menace d’une guerre nucléaire se fait imminente. Dans ce contexte, le meurtre du Comédien, un des rares justiciers masqués encore en activité, passe quasiment inaperçu. Il faut dire que ces derniers ont perdus les faveurs du grand public depuis bien longtemps et furent sommés de se retirer par une loi gouvernementale. L’un deux, Rorschach, intimement persuadé de l’existence d’un ‘tueur de masques’ va essayer de prévenir ses anciens partenaires. Un passé que chacun aurait préféré oublier va refaire surface et conduire les personnages à découvrir l’existence d’une monstrueuse conspiration…
Jamais on aura accordé tant de profondeur à des personnages de bande dessinée. Peut être justement parce que les (super) héros de comics en sont traditionnellement tellement démunis. L’auteur met en avant les interrogations existentielles de personnages névrosés à la fois par leur condition professionnelle mais aussi par une atmosphère de fin du monde qui les dépasse. Et c’est là une des grandes forces d’Alan Moore : traiter avec un réalisme cru, parfois sordide un sujet communément admis comme superficiel voir enfantin, tout en mêlant le monde de l’imaginaire (les super héros) à un contexte politique dramatique et bien réel.
Voilà donc des ‘héros’ prenant du recul, s’interrogeant sur le coté puéril de leurs actes, des héros frustrés sexuellement ou moralement et confrontés à leurs désillusions, au constat de leur échec et à l’inutilité de leurs actes, des héros narcissiques qui finissent par se trahir eux-mêmes ou ne plus croire en rien, seuls recours censé face au précipice dans lequel se jette l’humanité. Tel le comédien, ce personnage par qui tout arrive, qui comprenant la futilité des actions d’individuelles isolées devant des forces qui les dépassent choisit la violence jouissive et la glorification personnelle comme objectif. D’autres s’aveuglent et laissent leur égo démesuré prendre la place de ceux qu’ils combattaient jadis. Seul Rorschach, réfractaire à toute idée de concession, prototype du héros violent ultraconservateur reste omnibulé par le respect d’une loi qu’il ne cesse lui-même d’enfreindre…
Passé et présent sont étroitement liés, la notion même de temps, véritablement au centre de l’œuvre, est remise en question. Conflits de générations, d’époques, les justiciers ne sont plus hors du temps, ils vieillissent et nous paraissent terriblement vulnérables, du moins sur le mental. Le manichéisme traditionnel s’effrite devant cette vision très noire de l’humanité.
Les temps changent, difficile de départager les bons des méchants ou de se trouver une juste cause. Entre nostalgie et ironie, les masques tombent et révèlent des individus plus qu’attachants dans lesquels nous pouvons tous nous retrouver. Les traumatismes de chacun des protagonistes, les relations tumultueuses qu’ils entretiennent entre eux nous renvoient à nos propres problèmes.
La forme est quant à elle tout simplement impressionnante, à mi-chemin entre plusieurs arts. Articles écrits divers renforçant la diégèse de la bande dessinée, fiction dans la fiction, éclatement temporelle du récit, découpage cinématographique, répliques en appelant d’autres… le monde de Watchmen se découvre, de développe et s’alimente lui–même, renforce la signification de chaque vignette et brouille la limite entre fiction et réalité, diégèse et parallèle. Si l’auteur délivre une quantité importante de dialogue, il sait quand il le faut laisser les images convoyer l’émotion des scènes fortes. L’humour se mêle au drame, l’ironie se prêtant merveilleusement bien à l’ambiance désespérée du livre.
Atmosphère oppressante, rythme soutenue, intrigue habilement dévoilée, histoire parfaitement maîtrisée, souci du détail… Watchmen est une de ces œuvres qu’on ne se lasse pas de relire. Pourquoi une telle identification avec ces personnages à bout de souffle ? Peut-être nous sommes nous tous demandés une fois en lisant ou relisant quelques comics ce que donnerait des justiciers costumé dans notre réalité, débarrassé du folklore des répliques cinglantes et des corps musclés à outrance, du happy end et des batailles surréalistes, peut-être voir même ce que nous donnerions en justicier masqué ? Voilà la réponse…