Pour commencer, l’histoire en gros : La famille Bechdel habite une immense maison victorienne que le patriarche restaure, décore et embellit de manière un peu maladive. Les parents sont tous deux professeurs d’anglais au secondaire et le père occupe également la fonction de thanatologue, la « funeral home » qui est une entreprise familiale expliquant (en partie) le titre de l’œuvre. Le père meurt d’un accident de la route, qui pourrait également cacher un suicide puisque sa femme avait demandé le divorce deux semaines auparavant. C’est suite à son décès que Alison apprend que son père était gai et a eu des aventures avec des hommes, jeunes et moins jeunes, qui sont passés dans la vie de la famille Bechdel. Cette révélation suit de très près la sortie du placard de Alison, qui révèle à ses parents son homosexualité dans une lettre qui ne contient que la phrase « I am a lesbian ». Commence alors pour Alison un réexamen de son existence où elle remettra en perspective les événements marquants de sa vie, la personnalité trouble de son père et la cohérence morbide qui unit tous ces éléments ensemble.
Vous vous dites probablement : « ça doit être sacrément trouble et torturé, cette histoire-là ». Je vous répondrais : « oui, absolument », en m’empressant d’ajouter que le récit n’est pas raconté de manière sombre ou apitoyée. Alison Bechdel raconte son histoire et celle de sa famille de manière honnête, lucide et impitoyable, sans pour autant sombrer dans le pathos ou l’affect émotif agaçant. La neutralité de sa plume fait bien comprendre qu’elle a passé tellement de temps à considérer son histoire qu’elle en a peut-être épuisé la résonnance émotive lors de son acte créateur, comme saturée par l’abondance de tragique qui a façonné son développement jusqu’à l’âge adulte.
Même si le détachement face à son récit conduit Bechdel à relater son histoire d’une manière qui frise parfois l’analyse clinique, on peut sans peine être décontenancé émotivement par ce récit tournant autour d’un personnage complexe, ambigu et distant. Même si toute la lumière sur son existence et sa mort n’est pas faite, on sent que Bechdel s’est livrée sans retenue ni censure dans son questionnement sur son père, ce qui n’a que du bon sur le lecteur. L’obsession que Bechdel cultive autour de sa propre personne a quelque chose d’agaçant à la longue, mais elle sait parler d’elle-même avec une grande précision alors on peut lui pardonner cet égocentrisme un peu abusif. Quand même, c’est une autobiogaphie.
La grande qualité de cette œuvre repose dans ses textes. Bechdel a une superbe plume, un vocabulaire riche et une inventivité qui lui fait pondre de manifiques formules et figures de style. Le récit la présente comme une grande lectrice et on sent effectivement l’influence qu’au eu sur elle une vie de lecture d’auteurs classiques. Pas étonnant que les étudiants en littérature aient apprécié : des références à Joyce, Proust, Camus, Wilde, Miller, Fitzgerald et autres pullulent et sont mis en rapport avec le texte de manière très pertinente. La construction narrative du roman graphique est très habile : le récit n’est pas relaté chronologiquement, de manière à accomoder une unité interne de chacun des chapitres de l’œuvre. Ceux qui croient qu’une auto-biographie ne représente pas un grand effort créatif devraient lire Fun Home pour se convaincre du contraire : les liens et symboliques que l’auteure tisse entre sa vie, celle de son père et leurs lectures sont fabuleux.
Pour ce qui est du dessin, on peut reconnaître à Bechdel un certain talent pour sa versatilité, alternant les dessins architecturaux, les cartes, les relations épistolaires et les dialogues entre personnages. Cependant, je dois avouer ne pas avoir été terriblement impressionné. En se tenant à mi-chemin entre l’expressionnisme et le réalisme, le dessin de Bechdel tombe un peu à plat, ne parvenant pas à atteindre une maîtrise technique suffisante pour s’attaquer ainsi à deux fronts. Ses personnages sont un peu froids, contrairement aux dessins, par exemple, d’un Adrian Tomine ou d’un Dan Clowes, qui sont certes figés mais très expressifs dans leur précision redoutable. Pour ajouter à mon agacement, les encrages (un turquoise foncé délavé) sont habilement dégradés mais leur déploiement est parfois problématique – lire ici « elle dépasse parfois les lignes ». Peut-être que ma réserve est due au fait que son choix esthétique n’est pas totalement supporté par sa technique, comme si elle s’était fixée comme objectif de faire un dessin supérieur que ce qu’elle était capable de produire.

Et quand à la nature de BD de l’œuvre, j’ai aussi eu des réserves. Son usage du média est simpliste : la combinaison du texte et de l’image est rudimentaire et nullement créative, le texte accompagnant le dessin et vice-versa sans jamais se combiner à leur plein potentiel. L’utilisation de la mise en page ne se montre jamais versatile de quelconque manière que ce soit, et l’aspect séquentiel de la bande dessinée n’est jamais exploité. Je dois cependant préciser que je suis particulièrement attentif à ces aspects formalistes du 9e art, et que le fait que Bechdel n’exploite pas les possibilités du médium ne produit aucun problème à la lecture pour quiconque ne s’y montre pas attentif.
Néanmoins, Fun Home reste une très bonne lecture. Le texte remarquable et très riche compense aisément pour les autres aspects de la bande dessinée qui sont moins développés. D’ailleurs, ce n’est que mon opinion, et les critiques se sont montrées beaucoup plus complaisantes que moi. Évidemment, les gens versés en littérature pourront peut-être apprécier davantage, en vertu des nombreuses référence littéraires et que le texte de la BD est plus « littéraire » que la majorité des BD. Quand même, ne vous effrayez pas : Bechdel décrit suffisamment les auteurs pour qu’on puisse s’expliquer leur présence et le rôle que l’auteur veut leur faire jouer dans le récit, et ce n’est pas parce qu’on a pas fait de bac en littérature qu’on va passer à côté de la qualité du texte.
Fun Home De Alison Bechdel Édition Hougton-Mifflin 246 pages Une jaquette horrible qui dissimule un orange un peu violent qui a pas rapport.











