Spent

Joe Matt est vidé

C’est après un long délai que Joe Matt a fourni assez de matériel à Drawn and Quarterly pour que la maison d’édition puisse faire paraître Spent, une compilation de tranches de sa vie peu glorieuse et pathétique.

C’est après un long délai que Joe Matt a fourni assez de matériel à Drawn and Quarterly pour que la maison d’édition puisse faire paraître Spent, la compilation des numéros 11 à 14 de Peepshow, publication très irrégulière dans laquelle Matt offre des tranches de sa vie peu glorieuse et pathétique.


Très bon ami des bédéistes Canadiens Anglais Chester Brown et Seth, Joe Matt est un personnage désagréable, odieux, radin, paresseux mais qui, par une savante manipulation de son lectorat, parvient tout de même à se rendre un minimum sympathique. Alors que ses amis se sont tournés vers des projets plus ambitieux (Chester Brown avec son Louis Riel et Seth avec son Clydes Fans), Matt a continué dans la veine autobiographique de l’exposition de ses petits riens, ses questionnements et ses mépris. On pourrait un peu le comparer à un Harvey Pekar mais en nettement moins raffiné, ce qui n’est pas peu dire.

L’existence de Joe Matt peut se résumer à une phrase : travailler le moins possible et vivre de ses économies, de manière à pouvoir passer autant de temps qu’il le veut à collectionner des strips de la série Gasoline Alley de Frank King et se branler en regardant ses versions "éditées" des ses films pornos préférés. Les rapports qu’il entretient avec le reste du monde ne sont pas exactement glorieux : il ne supporte pas sa mère et plonge systématiquement ses amis Brown et Seth dans des colères noires.

Au niveau de la présentation visuelle, les dessins de Matt sont d’une fluidité et d’une précision exemplaires malgré leur simplisme que l’on peut probablement attribuer à la paresse de l’artiste. Ni agressantes ni déplacées, les pages s’enchaînent sans effort et sont bien servis par les teintes de vert kaki dans lesquelles elles se déclinent. Il est à déplorer que Matt ne fasse plus un usage aussi créatif de ses mises en pages que dans les premiers numéros de Peepshow, mais à voir ce qu’il raconte, le fait qu’il ait produit un peu moins de 130 pages en quelques années tient du miracle.

Vous vous demandez probablement : pourquoi est-ce que je voudrais lire l’existence d’un type aussi misérable ? Il n’y a pas de réponse pleinement satisfaisante à cette question, mais allons-y tout de même de ces suggestions. D’abord, parce que Joe Matt n’est pas un personnage et que sa personnalité complexe suscite davantage d’intérêt que celle d’un Spider-Man ou d’un Tintin. Ensuite, parce que Matt n’est pas complètement un imbécile, et que les réflexions qu’il amorce (et complète rarement ) ne sont pas dépourvues d’intérêt. Aussi, parce que Matt a si bien compris qu’une des conditions primordiales pour mener à bien un récit auto-biographique est de ne pas s’auto-censurer, précepte qu’il honore si bien qu’il pousse souvent la note jusqu’à l’auto-dérision.

Filamenent, parce que si on a lu les "aventures" précédentes de Matt, on peut constater que l’existence de mollusque qu’il a mené a fini par le rattraper. Il est malheureusement nécessaire d’avoir lu les volumes précédents (Peepshow et The Poor Bastard, actuellement impossible à trouver mais une réimpression est apparemment prévue pour bientôt) pour apprécier Spent, mais si tel est le cas, la transformation de Matt est stupéfiante à lire et la conclusion tragique à laquelle il parvient lui-même en considérant le point où il en est dans la vie provoque autant de malaise que de respect envers Matt, en vertu du courage qu’il a pris pour s’admettre ce dur constat et le faire partager à ses lecteurs. Le titre et surtout la couverture de Spent, où on peut voir Matt le visage dans son oreiller, semblant affecté par un épuisement total et entouré de très nombreux papiers hygiéniques remplis du produit de ses visionnements pornographiques (je sais, moi aussi je trouve ça dégueulasse), font davantage état de l’état moral de Matt que de son état physique.

Il est évident que tout le monde n’appréciera pas Spent. Pourtant, je suis d’avis que Joe Matt devrait jouir de la même reconnaissance que ses collègues et amis Seth et Chester Brown. Même si ceux-ci ont produit des oeuvres plus travaillées, les trois ont en commun une passion pour la bande dessinée, une qualité d’introspection et un style graphique agréable qui leur valent le statu d’artistes dignes d’intérêt. Évidemment, il n’est pas aisé de défendre les qualités d’un bédéiste qui expose au grand jour son aspect crasseux, son obsession pour la masturbation et son avarice de manière très peu délicate, mais il est étonnant de constater combien les oeuvres de Matt sont intéressantes.

mardi 14 août 2007, par Gabriel Tremblay Gaudette

P.-S.

Il est plus facile de s’initier à Joe Matt en lisant Fair Weather, récit unique qui relate certains de ses souvenirs d’enfance. On apprend dans la notice biographique apparaissant dans les dernières pages de Spent que Matt réside maintenant à Los Angeles.


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